Entretien Exclusif
Accès direct aux décideurs qui structurent les marchés africains. Trois formats complémentaires pour une compréhension systémique des dynamiques en cours — au-delà des discours institutionnels.
Kwame Asante Boateng
Directeur Général, Africa Trade & Logistics Group
The Operator's Lens
Lecture systémiqueKwame Asante Boateng
Directeur Général - Africa Trade & Logistics Group
Les marchés africains opèrent selon une logique différente que la plupart des modèles étrangers ne capturent pas
Kwame Asante Boateng dirige depuis 2018 l'Africa Trade & Logistics Group, l'un des principaux opérateurs de corridors commerciaux en Afrique de l'Ouest et Centrale. Il supervise des opérations dans 11 pays, représentant un volume annuel de 4,2 milliards de dollars de marchandises. Dans cet entretien, il offre une lecture sans concession des dynamiques réelles des marchés africains — loin des synthèses institutionnelles.
Vous avez travaillé en Asie du Sud-Est avant de revenir en Afrique. Quelle différence fondamentale vous a frappé ?
La différence fondamentale, c'est la manière dont la confiance fonctionne comme infrastructure. En Asie du Sud-Est, les chaînes d'approvisionnement s'appuient sur des systèmes formels — contrats, garanties bancaires, assurances. En Afrique de l'Ouest, une part significative des échanges repose encore sur des réseaux relationnels très structurés que les modèles économétriques standards ne capturent pas.
Ce n'est pas de l'informel — c'est une architecture de confiance différente, souvent plus résiliente en période de crise que les mécanismes formels. Le problème, c'est que les investisseurs étrangers arrivent avec des grilles d'analyse calibrées pour d'autres marchés et lisent ce qu'ils ne comprennent pas comme du risque. C'est une erreur d'analyse fondamentale aux conséquences très concrètes sur l'allocation de capital.
Comment la ZLECAf a-t-elle concrètement changé vos opérations quotidiennes ?
Honnêtement ? Moins qu'on ne le prétend, mais plus qu'on ne l'admet. Ce qui a changé, c'est la conversation. Des protocoles qui mettaient deux ans à être négociés se concluent maintenant en quelques mois. Ce n'est pas spectaculaire, mais c'est structurel.
Ce qui n'a pas changé : les problèmes de convergence réglementaire aux frontières, la fragmentation des systèmes de paiement, et les goulets d'étranglement logistiques autour de quatre ou cinq hubs portuaires qui concentrent trop de flux. Ces problèmes existaient avant la ZLECAf. Ils existeront encore dans dix ans si des investissements ciblés ne sont pas réalisés sur les corridors secondaires.
Quelle est la décision stratégique la plus importante que vous ayez prise ces trois dernières années ?
Investir massivement dans les capacités de traitement des données de notre chaîne d'approvisionnement. Pas de l'IA au sens marketing — de la visibilité en temps réel sur nos corridors. Nous savons maintenant, en temps quasi-réel, où se trouvent les blocages, quels postes de frontière ont des délais anormaux. Ça nous a permis de rerouter dynamiquement 18% de nos volumes l'année dernière, avec une réduction des délais de 23%.
ATI | 5 Questions
Enjeux structurantsArbitrages stratégiques dans les marchés africains à haute volatilité
Cinq questions ciblées sur les enjeux structurants de la compétitivité africaine — transformation des marchés, risques systémiques, compétitivité, infrastructures et perspectives à 36 mois.
Kwame Asante Boateng
DG — AFRICA TRADE & LOGISTICS GROUP
"Les acteurs qui n'auront pas atteint une masse critique dans deux corridors clés d'ici 2027 auront du mal à survivre à la pression tarifaire."
Comment les marchés africains de la logistique vont-ils se transformer dans les 36 prochains mois ?
Consolidation, d'abord. Le marché est encore trop fragmenté pour être efficient. Nous allons voir des fusions entre opérateurs régionaux, probablement soutenues par des fonds de private equity qui cherchent des plateformes panafricaines. Les acteurs qui n'auront pas atteint une masse critique dans deux à trois corridors clés d'ici 2027 subiront une pression tarifaire difficile à absorber. En parallèle, la montée en puissance des opérateurs est-africains — particulièrement kenyans et éthiopiens — qui ont pris une longueur d'avance sur la digitalisation de leurs processus.
Quels sont les risques systémiques que les investisseurs sous-estiment le plus en Afrique de l'Ouest ?
Deux risques majeurs. D'abord, la concentration excessive sur trois ou quatre corridors principaux crée une fragilité structurelle — une disruption portuaire à Abidjan ou Lagos affecte l'ensemble de la sous-région. Deuxièmement, l'impact des politiques monétaires divergentes entre pays de la CEDEAO sur les coûts de transaction. Les fluctuations de change intra-régionales génèrent des coûts cachés que peu de modèles d'investissement intègrent correctement.
Où se situe la véritable compétitivité africaine dans les chaînes de valeur mondiales ?
Dans la transformation locale, pas dans l'exportation de matières premières. L'Afrique a longtemps subi la logique extractive. Ce modèle est en train de se fissurer. Les nouvelles politiques industrielles — au Maroc, en Éthiopie, au Rwanda, en Côte d'Ivoire — commencent à créer des écosystèmes de transformation qui ont une logique de moyen terme. Les investisseurs qui voient ça maintenant auront un avantage considérable dans cinq ans.
Quelle est l'infrastructure la plus critique et la moins financée en Afrique de l'Ouest aujourd'hui ?
Les entrepôts à température contrôlée. Entre 30 et 40% des produits agricoles africains se perdent post-récolte faute d'infrastructure frigorifique. C'est à la fois un scandale économique et une opportunité d'investissement considérable. Quelques fonds d'impact commencent à s'y intéresser, mais le volume de capital déployé est encore ridiculement faible par rapport au besoin réel.
Quel est votre scénario principal pour le commerce intra-africain à horizon 2030 ?
Croissance significative — probablement entre 35 et 50% en volume — mais répartie de manière très inégale. Les pays qui auront investi dans leurs capacités de transport multimodal, leurs systèmes douaniers digitalisés et leurs zones économiques spéciales seront les grands gagnants. La ZLECAf crée l'espace légal pour ce commerce — mais c'est l'infrastructure physique et numérique qui déterminera qui en capturera la valeur.
Country Spotlight
INDÉPENDANTE
Côte d'Ivoire
L'analyse complète du hub ivoirien — KPIs macroéconomiques, infrastructures critiques, cinq opportunités d'investissement et risques structurels — est disponible dans la rubrique Country Spotlight.
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